Oresme, Buridan, et le mouvement de rotation diurne

de la terre ou des cieux

Par Pierre Souffrin (Observatoire de la Côte d'Azur)

N.B. : Les notes ne sont pas reprises sur cette édition web. On se reportera à la publication:
Pierre Souffrin, "Oresme, Buridan, et le mouvement de rotation diurne de la terre ou des cieux", in Terres médiévales, sous la direction de Bernard Ribémont (Klincksieck, Paris, 1993) pp. 277-303

 

1.- Quelques mots en guise de justification et d'introduction

Présenter actuellement une étude des textes de Buridan et d'Oresme sur le mouvement diurne de la terre ou des cieux demande quelque justification. En effet, l'importance des travaux de ces deux auteurs pour l'histoire des sciences est largement reconnue, et tous deux figurent en bonne place dans toute histoire des sciences ou de la philosophie, et même dans tout dictionnaire respectable, au point que la répétition de données biographiques ou bibliographiques détaillées semble sans objet. Même si le thème du mouvement de la terre n'est le plus important historiquement (rétrospectivement) ni chez Buridan (on pensera plutôt à la théorie de l'impetus) ni chez Oresme (on citera plutôt les Configurations), les histoires des cosmologies mentionnent en général leurs discussions de ce sujet. Enfin, les deux textes discutés ici ont connus des éditions savantes modernes dès les années 40, et les plus récentes sont encore disponibles chez les éditeurs.

Deux raisons m'ont semblé cependant justifier cette intervention.

D'une part un certain renouvellement, relativement récent en France, de l'intérêt pour l'histoire des idées scientifiques invitait à rendre ces textes, exceptionnellement intéressants pour le thème de ce colloque, disponibles en langue française, et nous avons donc entrepris, avec R.Lassalle, les traductions que l'on trouvera dans ce volume.

D'autre part, du point de vue l'histoire des sciences et de l'historiographie, le texte d'Oresme au moins présente un intérêt théorique remarquable par les problèmes d'interprétation qu'il pose et qui sont encore l'objet de débat. Je proposerai, dans la suite, quelques réponses; j'espère que le lecteur trouvera dans ces problèmes, et peut-être dans les solutions proposées, une justification supplémentaire à mon intervention.

Si la glose oresmienne est la plus originale, la présentation simultanée de celle de Buridan m'a semblée, en dehors de son intérêt propre indéniable, de nature à en favoriser l'appréciation historique. C'est dans cette perspective que je proposerai quelques indications destinées à faciliter la comparaison des textes dont rien, cependant, ne saurait remplacer la lecture.

2.- Nicole Oresme

2.1. - La discussion du mouvement diurne de la terre dans Le livre du ciel et du monde . Une brève présentation

La discussion qui nous intéresse constitue le chapitre 25 du livre II du commentaire au livre d'Aristote connu sous le titre Du ciel, écrit par Oresme vers 1380. Qu'il s'agisse pour Oresme d'une question importante ressort immédiatement de la place qu'elle occupe dans l'ensemble du commentaire: il s'agit de la plus longue glose de tout le livre, qui commente sur cinq folios (9 pages dans l'édition de Menut & Demony) une seule phrase, d'ailleurs allusive, du texte d'Aristote.

Le propos d'Oresme est clairement annoncé par la phrase qui introduit la glose:

... Mais, sous toute réserve, il me semble que l'on pourrait bien soutenir et illustrer la dernière opinion, à savoir que la terre est mue d'un mouvement journalier et le ciel non.

Et je veux établir que l'on ne pourrait montrer le contraire par aucune expérience, ni par le raisonnement, et j'apporterai à ceci [N.d.t. : c-à-d en faveur du mouvement de rotation diurne de la terre] des raisons.

Oresme développe ce programme en présentant successivement (on trouvera en AppendixII un résumé détaillé dont j'utilise ici la désignation des paragraphes)

A.1.i) les preuves de l'immobilité de la terre par expériences,

A.2.i) des réponses à ces preuves par expériences,

B.1.i) les raisons en faveur de l'immobilité de la terre,

B.2.i) des réponses à ces raisons,

C.i) un ensemble de persuasions ou raysons, disons d'arguments et de raisonnements en faveur de l'hypothèse du mouvement de rotation diurne de la terre.

Après avoir résumé sa discussion par:

Il en résulte qu'on ne peut montrer par aucune expérience que le ciel soit mû d'un mouvement quotidien, car de toute façon, qu'on suppose qu'il soit en un tel mouvement et pas la terre, ou la terre et pas le ciel, si un il était au ciel et qu'il vit clairement la terre, elle semblerait en mouvement ; et si l'il était sur la terre, le ciel semblerait en mouvement

Oresme se déclare en conclusion en faveur de la rotation diurne du ciel, et affirme que ce qu'il a dit à ce sujet est de nature à confondre ceux qui pensent pouvoir combattre la foi par des raysons . Nous verrons que cette conclusion a dérouté la critique moderne au point de conduire à des interprétations et à des traductions que je contesterai.

2.2.- Les qualités formelles singulières du texte

Le lecteur qui aura pris connaissance du texte, ou tout au moins du résumé donné en appendice, pourra apprécier la rigueur de la construction et la finesse de la stratégie didactique; il est probable, si j'en crois mon expérience de l'utilisation de ce texte dans des enseignements et dans des séminaires, qu'il aura trouvé quelque peu abrupte sinon incohérente la déclaration finale en faveur de la rotation diurne du ciel étoilé nous y reviendrons. Pour s'en tenir aux qualités formelles du commentaire oresmien, elles me semblent pour tout dire admirables, et d'une certaine façon exemplaires. Ce "Du ciel et du monde" offre au lecteur non spécialiste un exemple exceptionnellement "lisible" du style d'exposition et d'argumentation qui avait cours dans les universités à la fin du Moyen-Age. Le texte est à la fois en tout point conforme aux normes en vigueur dans la didactique scolastique et exceptionnellement lisible pour un lecteur moderne. La facilité avec laquelle un lecteur peut prendre connaissance du contenu d'un texte est bien sûr fortement conditionnée par le style d'exposition et par le type de problèmes caractéristiques de sa formation culturelle, tous deux fortement datés. Il se trouve que l'organisation de l'exposition oresmienne, ici au moins, et pour autant que j'en puisse juger, est à la fois parfaitement intégrée dans son époque et inhabituellement proche, pour un texte médiéval, des normes d'exposition modernes. Disons que la construction de la discussion est, chez Oresme, plus proche des formes modernes d'argumentation scientifique qu'il n'est d'usage chez ses contemporains. Si on me suit sur ce point, on reconnaîtra qu'une lecture du livre "Du ciel et du monde" est particulièrement propre à donner une approche relativement aisée, toute préliminaire, à la littérature philosophique scolastique. Le lecteur devra seulement être bien averti que la clarté du texte pour nous n'est pas vraiment représentative de la philosophie médiévale; la comparaison avec le texte de Buridan me paraît de nature à éclairer ce point.

2.3.- Problèmes posés par la conclusion d'Oresme

La conclusion par laquelle Oresme clôt cette discussion du chapitre 25 du LivreII pose au moins deux problèmes au lecteur moderne. Le premier, relevé par tous les historiens est l'apparente contradiction entre l'ensemble du commentaire et la conclusion qui attribue le mouvement diurne au ciel et non à la terre. La conclusion pose cependant un second problème qui me semble tout aussi essentiel à la compréhension de la pensée oresmienne, qui à ma connaissance n'a pas été explicitement soulevé par la critique contemporaine: c'est celui de l'objectif même de cette discussion.

Compte tenu des problèmes d'interprétation et de traduction déjà mentionnées, renvoyer simplement le lecteur à la traduction que nous proposons reviendrait à l'entrainer à la lecture que j'entends précisément soutenir; voici donc, selon le manuscrit A de l'édition de Menut et Denomy, le passage essentiel de la conclusion d'Oresme:

Or appert donques comment len ne peut monstrer par quelcunque experience que le ciel soit meu de mouvement journal car comment que soit pose que il soit ainsi meu et la terre non ou la terre meue et le ciel non se un ouyl estoit ou ciel et il voit clerement la terre elle sembleroit meue et se le ouyl estoit en terre le ciel sembleroit meu. Et le voiement nest pas pour ce deceu car il ne sent ou voit fors que mouvement est. Mais se il est de tel corps ou de tel ce jugement est fait par les sens de dedens si comme il met en Perspective et sont telz sens souvent deceus en telz cas si comme il fu dit devant de celui qui est en la nef meue. Apres est monstre comment par raisons ne peust estre conclus que le ciel soit ainsi meu. Tiercement ont este mises raisons au contraire et que il nest pas ainsi meu. Et nientmoins touz tiennent et je cuide que il est ainsi mu et la terre non deus enim firmavit orbem terre qui non commovebitur non obstants les raisons au contraire car ce sont persuasions qui ne concludent pas evidanment. Mais considere tout ce que dit est len pourroit par ce croire que la terre est ainsi meue et le ciel non et nest pas evidant du contraire. Et toutevoies ce semble de prime face au tant ou plus contre raison naturelle comme sont les articles de nostre foy ou touz ou pluseurs. Et ainsi ce que je ay dit par esbatement en ceste matiere peut aler valoir a confuter et reprendre ceulz qui voudroient notre foy par raysons impugner.

Le lecteur aura probablement le sentiment d'une opposition logique entre le commentaire dans son ensemble et cette conclusion, opposée à la rotation de la terre. Cette appréciation, que le texte et la conclusion seraient contradictoires, est celle de la très grande majorité des historiens des sciences et de la philosophie. Le cas de Duhem est particulier: découvreur du texte, il l'a interprété sans nuance dans l'optique de sa position continuiste poussée à l'extrême: pour lui Oresme est partisan déclaré de la rotation diurne de la terre et est ainsi perçu comme "un précurseur français de Copernic". Mais il faut remarquer que Duhem n'utilise que de l'un des manuscrits ne contenant pas le passage "et nientmoins touz tiennent et je cuide que il [le ciel] est ainsi meu", c'est-à-dire précisément la seule déclaration explicite d'Oresme en faveur de l'immobilité de la terre. Confrontés au texte complété, que tous retiennent, les auteurs modernes y voient généralement une opposition entre la conclusion, résolument en faveur du mouvement diurne du ciel, et le développement perçu comme un long plaidoyer en faveur de la thèse opposée. Il est très tentant, dans cette optique, d'interpréter la "contradiction" par une prudence bien compréhensible, c'est-à-dire par la peur du bûcher, voire comme le proposent Menut & Demony par un manque de courage: Oresme serait intimement convaincu de la supériorité de la thèse de la rotation diurne de la terre et, plus précisément, de la réalité de cette rotation.

Les auteurs qui retiennent la bonne foi d'Oresme, c'est-à-dire lui accordent qu'il est réellement et sincèrement partisan de la thèse de la rotation diurne du ciel, opposent également, cependant, le développement et la conclusion. Oresme, après avoir longuement démontré la supériorité logique de la thèse de la rotation de la terre, constate que cette thèse, pour être supérieure en tous points, ne contient pas d'argument, disons, décisif, et conclut par référence et soumission à l'autorité de l'Ecriture. Clagett y voit une certaine contradiction dans l'argumentation:"The very kind of scriptural quotation which he had already answered he uses as his reason".

Je soutiens une position profondément différente.

Si je conviens, avec Clagett et Grant, qu'Oresme était indiscutablement convaincu de l'absence de mouvement diurne de la terre, je pense contrairement à ces auteurs que tout l'exposé est parfaitement cohérent. Il n'est conforme ni à l'esprit ni à la lettre du commentaire d'Oresme de le lire comme une tentative infructueuse de démonstration de la thèse de la rotation diurne de la terre. Il s'agit plutôt d'une tentative de démonstration de l'impossibilité de mettre en évidence le repos absolu d'un corps ou d'un autre; c'est bien l'objectif annoncé au début du chapitre, et il faut reconnaître que cette tentative est conduite avec un succès éclatant. Oresme ne plaide pas pour un relativisme absolu du mouvement, mais seulement pour l'impossibilité absolue de l'observer. Dans ces conditions il est non pas simplement légitime, mais bien inévitable de se tourner vers des arguments métaphysiques, et la position d'Oresme ne souffre pas de l'ombre d'une incohérence.

La différence entre ma position et celle de Clagett et de Grant, ou de Menut & Demony, n'est jusqu'à ce point qu'une différence d'appréciation. Il en est autrement si on considère les problèmes soulevés par la fin du commentaire, où Oresme s'exprime explicitement sur les objectifs didactiques:

Mais considere tout ce que dit est len pourroit par ce croire que la terre est ainsi meue et le ciel non et nest pas evidant du contraire. Et toutevoies ce semble de prime face au tant ou plus contre raison naturelle comme sont les articles de nostre foy ou touz ou pluseurs. Et ainsi ce que je ay dit par esbatement en ceste matiere peut aler valoir a confuter et reprendre ceulz qui voudroient notre foy par raysons impugner.

Il est évident que la première partie de cette conclusion présente une difficulté d'interprétation et donc de traduction. Je pense qu'on ne peut prétendre dire quelque chose de crédible sur l'ensemble du commentaire sans prendre clairement parti sur le sens de ce passage, et que l'on ne peut laisser sans explication une traduction obscure. La question cruciale est évidemment de savoir quel est le "ce ", quel est le sujet qui "semble de prime face autant ou plus contre raison naturelle comme sont les articles de nostre foy".

La totalité des traductions et éditions disponibles impliquent que le sujet est "le mouvement de rotation diurne de la terre"; Grant est parfaitement explicite sur ce point: "He <Oresme> argues that althought one might plausibly beleive in the earth's rotation -for there are no persuasive arguments to deny it conclusively- it seems contrary to natural reason, even more so than do some articles of the faith. Thus Oresme acquisces in tradition, custum and "natural reason", to conclude in favor of the earth immobility". Grant pense apparemment qu'Oresme se réfère à la "raison naturelle" comme au "bon sens", opposée (victorieusement!) aux "raisons" non concluantes données en faveur de la rotation de la terre; une telle faveur accordée au "bon sens" me semble absolument incompatible avec la philosophie d'Oresme. La traduction habituelle ne peut avoir effectivement que le sens que lui prête Grant, quelle que soit le sens que l'on accorde à "la raison naturelle", c'est-à-dire qu'Oresme affirmerait:

1) que plusieurs (ou tous les) articles de la foi sont apparemment contraires à la raison naturelle, et

2)qu'une proposition (la rotation de la terre) qui a en commun avec les articles de la foi cette particularité, doit être réputée fausse.

Il me semble que si Oresme avait cherché une occasion de risquer le bûcher, il l'aurait bien trouvée en émettant l'opinion ainsi émise.

A vrai dire, au delà de cette invraisemblance, la traduction habituelle ne s'accorde pas non plus à la fin de la conclusion, car on voit mal, si la pensée d'Oresme se résumait bien ainsi, de quelle façon la discussion pourrait servir à confondre ceux qui cherchent à s'opposer à la foi par le raisonnement. En évacuant cette question, à laquelle la lecture habituelle du texte ne permet pas de répondre, la critique moderne a négligé (ou renoncé) à comprendre la pertinence de la discussion à l'objectif qu'Oresme lui-même déclare avoir assigné à ce chapitre de son commentaire.

Je vois les choses de façon toute différente. Mon interprétation est que c'est la dernière hypothèse mentionnée, précisément le "contraire" de la rotation de la terre, c'est-à-dire que c'est la rotation diurne des cieux qui semble de prime face contraire à la raison naturelle. Cette interprétation nous a conduit à proposer la traduction suivante:

Mais à considérer tout ce que l'on dit, on pourrait donc croire que la terre a un tel mouvement et le ciel n'en a point. La thèse contraire n'est pas évidente et de toute manière, à première vue, elle semble aller contre la raison naturelle autant ou plus que les articles de notre foi dans leur ensemble, ou que plusieurs d'entre eux. Dans ces conditions, ce que j'ai dit par fantaisie à ce sujet, peut servir à réfuter et à contester ceux qui voudraient s'insurger contre notre foi par le raisonnement.

Cette lecture est compatible avec l'évidence que tout l'exposé montre une apparente supériorité de la thèse du mouvement de la terre, à première vue justement, mais aussi qu'une analyse affinée conduit à reconnaître que cette apparente supériorité n'est en fin de comptes qu'une question d'appréciation et qu'aucun argument ne s'est montré concluant. L'argumentation est donc: il peut arriver qu'à première vue la raison naturelle semble en faveur d'une thèse et que cependant un examen attentif montre qu'en définitive aucune de ces raisons n'est décisive ou concluante; le cas de la discussion de l'hypothèse de la rotation diurne de la terre en fournit un exemple particulièrement démonstratif. C'est alors en toute cohérence qu'Oresme peut affirmer que cette discussion est particulièrement propre à mettre en garde ou à confondre ceux qui, d'apparentes oppositions entre la foi et la raison naturelle, penseraient tirer arguments contre la foi. Cette position, fortement imprégnée de rationalisme, est bien conforme à l'attitude philosophique d'un penseur qui, sans limiter la toute puissance de Dieu, soutient qu'il faut toujours chercher une explication rationnelle et des raisons naturelles là où il semble de prime face n'y avoir d'explication que miraculeuse.

Cette interprétation du texte ne peut être évidemment qu'une proposition. Je pense qu'on pourra nous accorder que la traduction qui la rend est aussi compatible avec la lettre du texte original que la traduction habituelle, et qu'elle restitue à la conclusion une cohérence qui lui faisait défaut.

3.- Oresme versus Buridan, ou Buridanversus Oresme?

3.1.- La discussion du mouvement diurne de la terre dans Du ciel et du monde de Jean Buridan. Une brève présentation

La discussion du problème du mouvement diurne du ciel étoilé par Buridan se trouve au chapitre22 du livreII de son commentaire au Traité du ciel d'Aristote. On n'a pas trouvé, à ce jour, d'élément certain pour en situer la composition précisément entre 1328, date du début du premier rectorat de Buridan, et 1358, année de sa mort; une composition postérieure à 1340 est généralement retenue comme probable. Il s'agit du commentaire du même bref passage d'Aristote (Du ciel II-13,293b30), et si le commentaire est loin d'atteindre l'extension de celui de Nicole Oresme, il est néanmoins significatif de l'intérêt que la question présentait alors pour les maîtres parisiens. Ainsi que je l'ai avancé dans la présentation, je renvoie le lecteur à la traduction et à la littérature pour une connaissance approfondie du texte et ne le considérerai ici que pour l'éclairage qu'il peut nous apporter sur la discussion oresmienne.

La structure de la discussion de Buridan est celle qui convient à une questio destinée à soutenir la thèse de l'immobilité (quant au mouvement diurne) de la terre: Buridan présente successivement (je me réfère, pour les désignations de paragraphes, à celles adoptées dans le résumé donné en appendice)

I.i) les phénomènes compatibles avec l'hypothèse du mouvement diurne de la terre,

II.i) les arguments favorables à l'hypothèse du mouvement diurne de la terre

III.i) les arguments contraires, favorables à l'immobilité de la terre

et les réponses qu'y opposent les "autres"

pour en arriver à la clef de voûte de sa discussion:

III-5) l'argument, "plus démonstratif", signalé par Aristote : si la terre tournait, une flèche tirée vers le haut devrait retomber à l'Ouest.

Comme on le verra dans le texte, cet argument paraît à Buridan absolument irrécusable, et constitue donc une véritable réfutation de la thèse de la rotation diurne de la terre.

La symétrie physique et l'équivalence logique des deux représentations étant ainsi rompues, Buridan propose des arguments en faveur de la rotation diurne du ciel (IV.i), et met en évidence (V.i) les faiblesses des arguments en faveur de la rotation de la Terre qui s'étaient révélées insuffisantes pour décider par elles mêmes.

3.2.- Les arguments de Buridan "négligés" par Oresme

Je souhaite attirer de nouveau l'attention sur un point qui a été relevé par Duhem et semble n'avoir pas retenu l'attention de la critique. Duhem intitule sa présentation de la questio de Buridan dont nous discutons: "La réponse de Buridan aux persuasions d'Oresme en faveur du mouvement de la terre". Ce dont il s'agit apparaîtra clairement si nous résumons schématiquement les discussions des deux auteurs par le tableau récapitulatif suivant:

I - Arguments favorables au repos de la terre

 

conclusion relative à l'argument

Phénomènes

BURIDAN

ORESME

Les observations astronomiques

récusable

récusable

L'absence de vent d'Est

récusable

récusable

L'absence de réchauffement

récusable

non considéré

La flèche vers le haut retombe sur place

irrécusable

récusable

Raisons

 

 

L'autorité d'Aristote

récusable

non considéré

La théorie du mouvement d'Aristote

récusable

récusable

La science de l'astronomie

récusable

récusable

L'Ecriture

non considéré

récusable

La nécessité d'un corps au repos

non considéré

récusable

II - Arguments en faveur du mouvement de la terre

 

BURIDAN

ORESME

 

Le besoin implique le mouvement

récusable

non récusé

 

Le cosmos est ainsi ordonné plus rationnellement

récusable

non récusé

 

Principe d'économie des descriptions et de la nature

récusable

non récusé

 

Principe d'économie de l'action divine

récusable

non récusé

 

Le mouvement est plus noble que le repos

récusable

non récusé

 

N.B. Dans ce tableau, "récusable" signifie qu'il est démontré que l'argument peut être retourné en faveur de l'autre hypothèse. "Non récusé" signifie qu'une telle démonstration n'est pas envisagée.

 

Ce que Duhem a justement remarqué, ce n'est pas que Buridan à répondu à Oresme, dont le commentaire est postérieur de plusieurs décades à sa propre discussion, c'est que Buridan a répondu aux arguments d'Oresme (les "persuasions") en faveur du mouvement diurne de la terre.

Si l'on considère que les deux hommes se sont connus et rencontrés à l'université de Paris, on ne peut admettre qu'Oresme ait ignoré les réponses opposés par Buridan à ses arguments en faveur de l'hypothèse de la rotation de la terre. Encore moins peut-on imaginer que, les connaissant, il ait feint de les ignorer.

Cette situation me semble appeler une explication, ou tout au moins une spéculation de la part de l'historien. Il me semble pour ma part que si l'on retient la thèse, que je conteste, que la conviction d'Oresme était favorable à la réalité de la rotation de la terre et qu'il ait sentit une nécessité morale ou politique de masquer son opinion, il n'aurait pas négligé ces contre-arguments. Je pense que son silence sur les réponses de Buridan sont compréhensibles, je veux dire acceptables sans restriction, si l'on admet qu'à ses yeux sa discussion n'est aucunement et ne peut aucunement paraître à ses contemporains comme une tentative de démonstration de la rotation de la terre. Si son programme est, comme il me semble qu'on peut le lire dans son préambule, de montrer l'impossibilité de décider en faveur de l'une ou de l'autre thèse dans le cadre de la philosophie de la nature (et c'est ainsi que j'ai entendu son expression "raison naturelle"), les réponses de Buridan à ses "persuasions" sont sans intérêt puisqu'elles ne répondent qu'à des "persuasions qui ne concludent pas evidanment".

En guise de conclusion

Je n'ai apporté dans cette discussion aucun élément documentaire nouveau de nature à enrichir notre information sur l'histoire du problème considéré. J'ai seulement soutenu que les interprétions habituelles des textes connus présentaient des difficultés, et proposé une autre lecture qui me semble éviter ces difficultés; j'ai donné quelques arguments historiques en faveur de mon interprétation. Cette interprétation s'appuie sur, ou accompagne, une différence importante de traduction qui nous semble rendre sa cohérente à la conclusion d'Oresme qui paraissait en partie obscure dans les traductions précédentes.

En définitive je pense avoir montré qu'on peut soutenir qu'Oresme, tout comme Buridan, était convaincu de la réalité de la rotation diurne du ciel plutôt que de la terre, et que cette conviction était parfaitement cohérente et logiquement inattacable dans le cadre de sa discussion. Et qu'il ne sera pas aisé de soutenir le contraire.

APPENDICE I

Sommaire du Traité du ciel d'Aristote

d'après J. Tricot

L'éditeur J.Tricot (Vrin 1949) signale que le Traité du ciel était désigné par les médiévaux sous le nom de "Du ciel et du monde". Ce titre médiéval n'implique pas une addition au Livre du ciel du traité pseudo-aristotélicien "Du monde", qu'il édite à la suite du premier, et qu'il qualifie de résumé populaire. La table des matières suivante est donnée pour situer la discussion dans l'ensemble de la conception cosmologique d'Aristote. Le commentaire d'Oresme, conformément à la remarque de Tricot, ne concerne pas le traité pseudo-aristotélicien.

 

LIVRE I.

I-1. L'univers est-il une grandeur parfaite, c'est-à-dire un corps.

I-2. Démonstration de l'existence d'un cinquième élément, doué de mouvement circulaire.

I-3. Nature du cinquième corps, qui n'a ni pesanteur, ni légèreté, et qui n'est sujet a aucune des espèces du changement.

I-4. Le mouvement circulaire n'a pas de contraire.

I-5. Il n'existe aucun corps infini. Cas du premier corps.

I-6. Il n'existe aucun corps infini. Cas des autres éléments.

I-7. Il n'existe aucun corps infini. Raisons générales.

I-8. Uni<ci>té du ciel. Preuve par la nature des éléments.

I-9. Uni<ci>té du ciel. La forme et la matière.

I-10. Le ciel est inengendré et incorruptible. I. Histoire des doctrines.

I-11. Le ciel est inengendré et incorruptible. II. Définition des termes engendré, corruptible, etc.

I-12. Démonstration du fait que le ciel est inengendré et incorruptible.

LIVRE II.

II-1. Résumé et confirmation des résultats acquis.

II-2. Le haut et le bas dans le ciel. Critique des Pythagoriciens.

II-3. Raison de la multiplicité des mouvements et des corps dans le ciel.

II-4. La sphéricité du ciel.

II-5. Raisons de la révolution d'Est en Ouest de la sphère des fixes.

II-6. Uniformité du mouvement du premier ciel.

II-7. Les astres. Nature et composition.

II-8. Nature du mouvement des astres.

II-9. De l'harmonie des sphères <i.e. de la musique qu'elles émettent>.

II-10. De l'ordre des astres.

II-11. La forme sphérique des astres.

II-12. Variété de leurs mouvements. Ciel des fixes et cieux planétaires.

II-13. La Terre. Doxographie.

II-14. La Terre; sa position au centre du monde, son immobilité, sa sphéricité. "A nous de dire, tout d'abord, si la Terre est en mouvement ou au repos" (296a24)

LIVRE III.

III-1. Théorie sur la génération. Réfutation de la théorie platonicienne du Timée.

III-2. Nécessité du mouvement des corps simples vers le haut et vers le bas.

III-3. Théorie des éléments. Leurs nature.

III-4. Théorie des éléments. Critique de l'atomisme .

III-5. Théorie des éléments. Irréductibilité des éléments à l'uni<ci>té.

III-6. Théorie des éléments. les éléments ne sont pas éternels. Nécessité d'une génération mutuelle des éléments.

III-7. Théorie des éléments. Mécanisme de la génération. Critique d'Empédocle et de Platon.

III-8. Théorie des éléments. Critique de la réduction des éléments aux figures.

LIVRE IV.

IV-1. Le lourd et le léger.

IV-2. Le lourd et le léger. Doctrines antérieures.

IV-3. Les différents mouvements des éléments.

IV-4. Eléments extrêmes et éléments intermédiaires.

IV-5. Déduction des quatre éléments. De l'uni<ci>té et de la multiplicité des éléments.

IV-6. Le rôle de la figure des corps dans le mouvement.

 

APPENDICE II

buridan

du ciel et du monde

Résumé sommaire du problème <questio> 22 du Livre II

Ce sommaire est constitué des titres et des résumés dus aux traducteurs que l'on retrouvera interpolés dans la traduction proposée plus loin par R. Lassalle et P.Souffrin.

toutes les apparences sont-elles compatibles avec une rotation de la Terre autour de son centre et de ses pôles? C'est la question que nous allons examiner maintenant.

 

I-. Apparences compatibles avec l'hypothèse d'un mouvement diurne de rotation de la Terre sur elle-même

Toutes choses au ciel nous apparaîtraient telles qu'elles nous apparaissent.

II- PERSUASIONS FAVORABLES A L'HYPOTHESE DU MOUVEMENT DIURNE DE LA TERRE

II.1- C'est la terre qui a besoin du ciel, et non l'inverse.

II.2- Une plus grande perfection a moins besoin d'action et de mouvement. Ce qui s'accorde à l'ordre des vitesses de révolution (donc avec les mouvements) dans cette hypothèse.

II-3. Le repos est plus noble ou plus parfait que le mouvement.

II-4. Tous les mouvements ont alors lieu dans le même sens, et la partie habitée de la terre est en haut et à droite.

II-5. Comme une explication par moins de causes est supérieure, une explication par des causes plus faciles est supérieure à une explication par des causes plus difficile. Or il est plus facile de mouvoir un corps plus petit.

III- Arguments contraires, favorables à l'immobilité de la Terre

III-1.L'autorité d'Aristote.

réponse des opposants : une référence à l'autorité n'est pas une démonstration, et aux astronomes peu importe la réalité.

III-2. Il y aurait désaccord avec de nombreux phénomènes, en premier lieu le mouvement apparent de la sphère étoilée.

réponse des opposants : le mouvement apparent des étoiles est un mouvement relatif

III-4. Le mouvement local est source de réchauffement, que l'on n'observe pas

réponse des opposants : seul réchauffe le mouvement relatif.

III-5. Argument plus démonstratif, signalé par Aristote : la flèche tirée vers le haut devrait retomber plus à l'Ouest.

réponse des opposants : l'observation est due à l'entraînement de la flèche par l'air, lui-même entrainé dans la rotation.

Mais cette réponse des opposants n'est pas convaincante car l' impetus de la flèche résisterait au mouvement de l'air.

IV- raisons probables en faveur de l'immobilite de la Terre

IV-1. Le mouvement naturel et simple de la Terre est la chute verticale.

IV-2. Une rotation est un mouvement violent.

IV-3. Le mouvement circulaire a une primauté, et par cela convient mieux aux corps qui ont une primauté ontologique sur la terre.

V- REPONSES AUX PERSUASIONS PROPOSEES EN II EN FAVEUR DU MOUVEMENT DIURNE DE LA TERRE

V-1.Pour recevoir, il suffit d'être passif. La perfection est active pour faire profiter de la perfection.

V-2. Le repos est parfait pour les être séparés de la matière; les autres se meuvent pour recevoir la perfection. Ainsi le ciel pour recevoir la perfection du premier moteur.

V-3. Le repos est plus parfait que le mouvement pour ce qui se meut pour atteindre son lieu. Pour ce qui n'est pas en mouvement pour acquérir quelque chose, c'est le contraire.

V-5. Il y aurait économie si on parlait de choses comparables, mais comme plus une chose est dense, plus elle est difficile à bouger, l'économie réside dans le repos de la terre, élément le plus dense.

 

APPENDICE III

Oresme

Le livre du ciel et du monde

Résumé sommaire du Chapitre 25 du Livre II

Ce sommaire est constitué des titres et des résumés dus aux traducteurs que l'on retrouvera interpolés dans la traduction proposée plus loin par R. Lassalle et P.Souffrin.

A.1. LES PREUVES DE L'IMMOBILITE DE LA TERRE PAR EXPERIENCES

A.1.1. On voit bien les astres se lever et disparaître.

A.1.2.Si la Terre était en mouvement, on devrait sentir un vent d'Est

A.1.3. et une flèche tirée verticalement devrait tomber à l'Ouest (comme le dit Ptolémée).

A.2. LES REPONSES A CES "PREUVES PAR EXPERIENCES"

Le monde est constitué de deux parties : le ciel et le sublunaire.

A.2.1. On ne peut constater que le mouvement relatif de deux corps, donc l'argument A.1.1 n'est pas valable.

A.2.2. L'air et l'eau participent du mouvement de la terre, comme l'air d'une cabine dans un bateau, donc A.2.1 n'est pas valable.

A.2.3. L'objection A.1.3. est la plus difficile à réfuter. Le mouvement d'un corps lancé d'un mobile est composé, ce qui ne permet pas de mettre en évidence la vitesse du lanceur en observant le corps lancé si on accompagne le lanceur dans son mouvement.

B.1. ARGUMENTS <RAISONS> EN FAVEUR DE L'IMMOBILITE DE LA TERRE

B.1.1. La Terre est un corps simple. Elle ne peut avoir qu'un seul mouvement simple. C'est la chute verticale.

B.1.2. Une rotation ne peut être que violente, donc non perpétuelle.

B.1.3. Selon Averroès, il n'y a mouvement que par référence à un corps au repos.

B.1.4. Tout mouvement est produit par une vertu motive, et la pesanteur ne peut faire tourner la Terre. S'il y avait une autre force extérieure, le mouvement serait violent donc non perpétuel.

B.1.5. Toute l'Astronomie, qui implique ce mouvement, serait fausse.

B.1.6. Ce qu'en dit l'Ecriture.

B.2. LES REPONSES A CES ARGUMENTS

B.2.1. Il faut distinguer le corps dans sa totalité et ses parties lorsqu'on parle de mouvement de corps simples. On peut dire, sans contredire Aristote :

- la Terre en ses parties entraîne un mouvement naturel vertical

- la Terre en sa totalité entraîne un mouvement naturel circulaire.

B.2.2. Un mouvement circulaire peut être perpétuel donc naturel, c'est le cas de la sphère du feu, prise dans sa totalité, selon Aristote. Donc ce peut être vrai de la Terre.

B.2.3. Le corps au repos n'est pas nécessaire à l'existence du mouvement, mais seulement à sa perception. Il n'y a donc pas de corps au repos par nécessité.

B.2.4. On peut dire de la sphère du feu qu'elle est mue par sa nature et par sa forme. On peut bien dire de même de la Terre.

B.2.5. L'Astronomie ne serait pas fausse car il n'y est question que de positions et de mouvements relatifs, sauf en ce qui concerne la question de la réalité du mouvement quotidien. Cela est reconnu par Aristote.

B.2.6. Pour ce qui est de l'Ecriture, elle ne doit pas être prise à la lettre car elle se conforme à la manière commune de parler.

C. RAISONS ET ARGUMENTS EN FAVEUR DU MOUVEMENT DE LA TERRE.

C.1. Ce qui a besoin d'autre chose se dispose de façon à en "profiter": ainsi les éléments sont en mouvement vers leur lieu, et non pas les lieux vers les éléments ; de même ce n'est pas le feu qui tourne autour de la dinde à rôtir. Ainsi de la Terre et des éléments d'ici bas.

C.2. Si la Terre est fixe, le mouvement diurne et le mouvement sidéral (des planètes et du soleil) seraient en sens opposés. Ce qui semble choquant, et disparaît si on admet la rotation de la terre.

C.3. Seul le mouvement de la Terre place le ciel et la partie habitable de la Terre à droite dans le cosmos, ce qui convient à leur noblesse.

C.4. Quoiqu'en dise Averroès, le repos est plus noble que le mouvement ... et une chose est d'autant plus noble qu'elle est moins en mouvement. Avec la Terre en rotation on a un système où la Terre, l'élément le plus vil, a le plus rapide mouvement, et les corps de plus en plus élevés vont de moins en moins vite, jusqu'au ciel étoilé qui est au repos ou bien fait une révolution en 36 000 ans (un degré en 100 ans).

C.5. De cette façon, on répond très facilement aux difficultés soulevées par la complexité croissante des orbites avec la proximité de la sphère des fixes (i. e. du premier moteur) <par la simplification des mouvements qui résulte de l'hypothèse>.

C.6. Il semble raisonnable que les corps les plus éloignés du centre et plus grands fassent leur révolution en des temps plus grands. Sinon, il en résulterait des vitesses <linéaires> excessives. Si c'est la Terre qui tourne en vingt-quatre heures, les périodes de révolution sont en relation avec les distances au centre bien que ce ne soit pas proportionnellement. Et de plus la Grande Ourse est bien tirée par les boeufs.

C.7. Il est inutile de faire de façon complexe ce qui peut être fait simplement, et ni la nature ni Dieu ne font rien inutilement, selon Aristote. Et le mouvement quotidien du ciel correspond à des mouvements plus compliqués et plus excessifs.

C.8. Si donc la Terre est immobile, Dieu a créé inutilement des mouvements compliqués et d'ampleur excessive. Ce qui n'est pas satisfaisant.

C.9. Si le ciel a un mouvement diurne, on est conduit à supposer une neuvième sphère "invisible et sans étoile" mue de ce seul mouvement. Cela ne convient pas.

C.10 Quand Dieu fait un miracle, il le fait avec le minimum de changement possible. Or il est plus facile d'arrêter la seule Terre que tous les cieux. Donc il semble plus plausible que le mouvement diurne soit un mouvement de la Terre.

Conclusion (selon la traduction Lassalle-Souffrin) :

"Il en résulte qu'on ne peut montrer par aucune expérience que le ciel soit mû d'un mouvement quotidien, car de toute façon, qu'on suppose qu'il soit en un tel mouvement et pas la terre, ou la terre et pas le ciel, si un il était au ciel et qu'il vit clairement la terre, elle semblerait en mouvement ; et si l'il était sur la terre, le ciel semblerait en mouvement. Et la vision n'est pas trompée en cela, car elle ne voit ou ne sent rien sauf qu'il y a mouvement. Mais que le mouvement soit celui de tel corps ou celui de tel autre, il en est jugé par le sentiment intérieur, comme il [Witelo] affirme dans sa Perspective, et ce sentiment est souvent trompé comme il a été dit ci-dessus de l'homme qui est sur le bateau en mouvement. On a montré ensuite qu'on ne pourrait donner des raisons concluantes d'un tel mouvement du ciel. Troisièmement, on a présenté des raisons en faveur de la thèse contraire, qu'il n'a pas un tel mouvement. Cependant, tout le monde soutient, et je le crois, qu'il a un tel mouvement et que la terre n'en a point : Dieu a en effet fixé le globe terrestre, qui ne bougera pas, nonobstant les raisons du contraire, car ce sont des arguments, qui ne concluent pas de façon évidente. Mais à considérer tout ce que l'on dit, on pourrait donc croire que la terre a un tel mouvement et le ciel n'en a point. La thèse contraire n'est pas évidente et de toute manière, à première vue, elle semble aller contre la raison naturelle autant ou plus que les articles de notre foi dans leur ensemble, ou que plusieurs d'entre eux. Dans ces conditions, ce que j'ai dit par fantaisie à ce sujet, peut servir à réfuter et à contester ceux qui voudraient s'insurger contre notre foi par le raisonnement."