BURIDAN

Du ciel et du monde

(extraits du Livre II, problème <questio> 22)

N.B. : Les figures et les notes ne sont pas reprises sur cette édition web. On se reportera à la publication:
in Terres médiévales, sous la direction de Bernard Ribémont (Klincksieck, Paris, 1993) pp. 305-314

[Traduit de l'ancien français par R.Lassalle et P.Souffrin; Les textes entre crochets [ ] sont des commentaires ou de brefs résumés dus aux traducteurs]

On demande si la terre reste toujours immobile au centre du monde, ou non?

...

Quatrième hésitation: est-ce que, en posant que la terre est en mouvement circulaire autour de son centre et sur ses pôles propres, tous les phénomènes que nous observons peuvent être sauvés? c'est de cette dernière hésitation que nous parlerons maintenant:

[I-. Apparences compatibles avec l'hypothèse d'un mouvement diurne de rotation de la Terre sur elle-même]

Il faut savoir que beaucoup ont soutenu, qu'il était probable que n'est pas contradictoire avec l'apparence, le fait que la terre soit en mouvement circulaire de la façon décrite précédemment et qu'elle-même, chaque jour naturel, accomplisse une révolution unique d'occident vers l'orient, avec retour ensuite vers l'occident, cela s'entend si une partie donnée de la terre était prise comme repère. Alors faut-il poser que la sphère étoilée serait immobile et que par ce mouvement de la terre se produiraient pour nous le jour et la nuit, c'est-à-dire que ce mouvement de la terre serait le mouvement diurne. On donne de cela l'exemple suivant: si quelqu'un est sur un bateau en mouvement et qu'il imaginât être immobile et vît un autre bateau qui, véritablement, est immobile, il lui apparaîtra que cet autre bateau est en mouvement, parce que vis-à-vis de cet autre bateau l'il sera, au cas où ce serait son propre bateau qui fût immobile et l'autre en mouvement, exactement dans la même situation que si se produisait l'inverse. Posons aussi que la sphère du soleil soit parfaitement immobile et que la terre décrive un cercle en nous entraînant, -comme nous imaginerions que ce fût nous qui serions immobiles, de la même façon l'homme qui se trouve sur un bateau de mouvement rapide ne perçoit ni son propre déplacement ni celui du bateau, - il est certain que le soleil se lèverait pour nous puis se coucherait pour nous exactement comme il le fait quand il est en mouvement et que nous-mêmes sommes immobiles.

Cependant il est vrai que, s'il est exact que la sphère étoilée est immobile, il faut nécessairement admettre que les sphères des planètes sont en mouvement: autrement les planètes ne changeraient pas de position les unes par rapport aux autres ni par rapport aux étoiles fixes. On imagine donc cette opinion que toute sphère planétaire est en mouvement comme la terre, soit d'occident vers l'orient; mais, parce que la terre implique un cercle petit, elle effectue sa révolution en un temps court, et par suite la lune en un temps plus petit que le soleil etc.: et c'est ainsi que, d'une façon générale, la terre effectue sa rotation en un jour naturel, la lune en un mois, le soleil en un an etc. Il est vrai, sans aucun doute que s'il en était comme cette opinion le propose, toutes choses au ciel nous apparaîtraient telles qu'elles nous apparaissent.

[II- ARGUMENTS FAVORABLE A L'HYPOTHESE DU MOUVEMENT DIURNE DE LA TERRE]

Il faut noter que ceux qui veulent soutenir cette opinion posent en sa faveur, peut-être aux fins de discussion, certains arguments:

[II.1- C'est la terre qui a besoin du ciel, et non l'inverse [Oresme C1]

Le ciel n'a pas besoin de la terre ni des choses d'en-bas pour acquérir quelque chose; c'est plutôt la terre, au contraire, qui a besoin d'acquérir à son profit les influences du ciel. Il est dès lors plus rationnel que ce qui a besoin de quelque chose se meuve pour l'acquérir que ce qui n'en a pas besoin.

[II.2- Une plus grande perfection a moins besoin d'action et de mouvement. Cela s'accorde à l'ordre des vitesses de révolution (donc aux mouvements) dans cette hypothèse [Oresme C4]]

Second argument: comme le dit Aristote au LivreII, ce qui se trouve en situation d'excellence n'a pas besoin d'agir, et ce qui se trouve près de l'excellence n'a besoin d'agir que modérément. Donc, comme les corps célestes sont beaucoup plus nobles et en meilleure condition que la terre, et qu'entre tous les corps célestes, la sphère suprême est en condition d'excellence, il semble qu'elle n'ait pas besoin de mouvement; que la sphère de Saturne n'ait besoin que d'un petit mouvement, et par voie de conséquence la lune d'un grand mouvement, et la terre d'un mouvement très rapide.

[II-3. Le repos est plus noble ou plus parfait que le mouvement (Oresme C4)]

Troisième argument: les situations les plus nobles doivent être attribuées aux corps célestes, et avant tout à la sphère suprême. Mais il est plus noble et plus parfait d'être immobile que d'être en mouvement. Donc la sphère suprême doit être immobile.

La mineure du syllogisme est avérée: si un grave est en mouvement vers le bas, ce n'est pas avec, comme finalité, d'être en mouvement, mais pour parvenir à son lieu naturel et y rester; ainsi le repos est la finalité du mouvement lui-même et la finalité est chose plus noble. Ce qui se confirme encore, car comme dit le Commentateur au quatrième Livre de la Physique: dans l'immobilité naturelle du grave qui a chu, il n'y a rien qui ne soit pas naturel, mais il y a toujours dans le mouvement de chute d'un grave quelque chose qui n'est pas naturel, car il y a quelque chose de situé au-dessus pour l'éloignement duquel le grave est en mouvement. Voilà pourquoi, à proprement parler, il est plus parfait pour un grave d'être immobile ayant chu que d'être en mouvement de chute. Ainsi est-il démontré que le repos est une condition plus noble que le mouvement.

[II-4. Tous les mouvements ont alors lieu dans le même sens, et la partie habitée de la terre est en haut et à droite (Oresme C3) ]

quatrième argument: Tout mouvement circulaire serait d'occident en orient, d'où il résulterait que nous habiterions à la droite du ciel et vers le haut, comme dit Aristote, et cela semble tout à fait rationnel, du fait que la droite doit être plus noble que la gauche et le haut que le bas. Ainsi cette étendue de la terre qui est habitable est plus noble que d'autres, inhabitables; il est rationnel qu'elle soit à droite; il semble que le pôle nord soit plus noble que le pôle opposé, parce qu'il est entouré de plus d'étoiles et de plus grandes; alors il est rationnel que cette partie habitable soit vers le haut

.

[II-5. Comme une explication par moins de causes est supérieure, une explication par des causes plus faciles est supérieure à une explication par des causes plus difficiles. Or il est plus facile de mouvoir un corps plus petit (Ortesme C7, avec Dieu en plus)]

Dernier argument: de même qu'il vaut mieux sauver les phénomènes par moins de moyens que par davantage si c'était possible, de même vaut-il mieux les sauver par le moyen de la facilité que par celui de la difficulté. Or il est plus facile de mouvoir ce qui est petit que ce qui est grand. Aussi est-il mieux de dire que la terre, qui est très petite, soit en mouvement de manière très rapide et que la sphère suprême soit immobile, que de dire l'inverse.

[III- Arguments contraires, favorables à l'immobilité de la Terre]

[III-1.L'autorité d'Aristote.

réponse des opposants : une référence à l'autorité n'est pas une démonstration, et aux astronomes peu importe la réalité]

- Cependant cette opinion ne tient pas, parce qu'elle est contre l'autorité d'Aristote et de tous les astronomes. Mais d'autres répondent que l'autorité ne prouve rien, et que les astronomes se contentent de trouver un moyen de sauver les phénomènes, que cela soit conforme ou non à la réalité; or les phénomènes sont sauvés dans les deux cas, ainsi peuvent-ils choisir le moyen qui ait leur préférence.

[III-2. Il y aurait désaccord avec de nombreux phénomènes, en premier lieu le mouvement apparent de la sphère étoilée.

réponse des opposants : le mouvement apparent des étoiles est un mouvement relatif (id. Oresme)]

D'autres argumentent à partir de nombreux phénomènes:

l'un est qu'à nos sens les étoiles se manifestent comme en mouvement d'orient en occident. Mais les opposants réduisent cet argument du fait que la même chose se manifesterait si les étoiles étaient immobiles et que la terre fût en mouvement d'occident en orient.

 

[III-3. On devrait éprouver une forte résistance de l'air.

réponse des opposants : il y a entrainement des régions inférieures (id. Oresme)]

Autre phénomène: si quelqu'un se déplaçait très rapidement à cheval, il ressentirait la résistance de l'air. Semblablement, mus très rapidement avec le mouvement de la terre, nous ressentirions notablement la résistance de l'air . Mais les opposants répondent que la terre, l'eau et l'air sont en mouvement dans la région inférieure avec ce même mouvement diurne, donc que l'air ne nous offre pas de résistance.

[III-4. Le mouvement local est source de réchauffement, que l'on n'observe pas

réponse des opposants : seul réchauffe le mouvement relatif (absent chez Oresme)]

Autre phénomène: le mouvement local crée un échauffement; alors, la terre et nous, mus avec une telle rapidité, nous nous échaufferions rapidement. Mais les autres disent que le mouvement ne crée de la chaleur que par frottement des corps, soit broiement soit désagrégation, et ceci n'aurait pas place ici en raison du fait qu'air, eau et terre sont ensemble en mouvement.

[III-5. Argument plus démonstratif, signalé par Aristote : la flèche tirée vers le haut devrait retomber plus à l'Ouest (Oresme invoque seulement Ptolémée en A.1.3)]

réponse des opposants : l'observation est due à l'entraînement de la flèche par l'air, lui-même entraîné dans la rotation]

Mais un dernier phénomène, que note Aristote, est plus convaincant sur le sujet. Une flèche, lancée verticalement par un arc, retombe à l'endroit même de la terre dont elle avait été lancée, ce qui ne serait pas si la terre était en mouvement avec une si grande vitesse; bien au contraire, avant la chute de la flèche, l'endroit de la terre d'où la flèche avait été lancée serait à une lieue de distance! Mais à ce moment-là ils veulent répondre que cela arrive parce que l'air, en mouvement avec la terre, emporte ainsi la flèche, quoique la flèche nous apparaisse n'avoir qu'un mouvement vertical, parce qu'elle est ainsi transportée avec nous; le mouvement par lequel elle est transportée en même temps que l'air, nous ne le percevons pas.

[Mais cette réponse des opposants n'est pas convaincante]

Mais cette échappatoire ne suffit pas, car l'impetus du mouvement violent de la flèche en ascension résisterait au mouvement latéral de l'air si bien que son mouvement serait moindre que celui de l'air, de la même façon que par grand vent la flèche lancée vers le haut n'a pas un mouvement latéral égal à celui du vent, encore qu'elle soit en mouvement dans une certaine mesure.

Avec cette expérience-là, vous pourriez présenter des raisons probables:

[IV- raisons probables en faveur de l'immobilite de la Terre]

[IV-1. Le mouvement naturel et simple de la terre est la chute verticale (Oresme B.1.1)]

D'une part, par nature c'est un mouvement de haut en bas qui est attribué à la terre, donc pas un mouvement circulaire, puisqu'à un corps simple n'est attribué par nature qu'un seul mouvement simple.

[IV-2. Il ne pourrait s'agir d'un mouvement violent (Oresme B.1.2 et B.1.4)]

Et si l'on disait qu'elle est ainsi en mouvement non par nature mais par violence, ce ne serait pas rationnel, parce qu'un tel mouvement [violent] n'est pas perpétuel, et on ne verrait pas à quoi rapporter la violence.

[IV-3. Le mouvement circulaire a une primauté, et par cela convient mieux aux corps qui ont une primauté ontologique sur la terre (Un retournement du C4 d'Oresme, plus conforme à Aristote qu'à son Commentateur)]

D'autre part le mouvement circulaire est le premier des mouvements, il doit donc être essentiellement attribué aux premiers corps; et les corps célestes sont de ce type, mais pas la terre.

Maintenant nous pouvons brièvement répondre aux arguments dont on se servait en faveur d'un prétendu mouvement de la terre.

 

[V- REPONSES AUX ARGUMENTS PROPOSES EN II EN FAVEUR DU MOUVEMENT DIURNE DE LA TERRE]

[V-1.Pour recevoir, il suffit d'être passif. La perfection est active pour faire profiter de la perfection]

Au premier argument [II-1] il faut concéder que la terre a besoin de l'influence céleste; mais il suffit qu'elle s'y prête passivement, et il ne faut pas qu'à cette fin, elle soit en mouvement local; bien plus, le ciel est en mouvement de façon à exercer une influence sur la terre, parce qu'il appartient à ce qui est parfait de donner à d'autres corps de sa perfection sans rien devoir en recevoir.

[V-2. Le repos est parfait pour les êtres séparés de la matière; les autres se meuvent pour recevoir la perfection. Ainsi le ciel pour recevoir la perfection du premier moteur]

Au deuxième argument [II-2] on concède bien que pour certains êtres, ceux qui sont séparés de la matière, le plus noble est de se trouver en condition d'excellence sans changement. Cependant il est rationnel qu'ils mettent en mouvement d'autres corps pour leur donner de la perfection et que premièrement ils mettent en mouvement les premiers corps pour les influencer en premiers. Pour cette raison, ce ne serait pas noble pour le ciel d'être sans mouvement puisque c'est par le mouvement qu'il reçoit la perfection des causes premières.

[V-3. Le repos est plus parfait que le mouvement pour ce qui se meut pour atteindre son lieu. Pour ce qui n'est pas en mouvement pour acquérir quelque chose, c'est le contraire]

Au troisième argument [II-3] selon lequel on dit qu'il y a plus de perfection dans l'immobilité que dans le mouvement, je l'accorde pour les corps qui sont en mouvement afin de se rendre en leur lieu naturel. Mais pour ceux qui sont toujours en leur lieu naturel, et ne sont pas en mouvement pour s'acquérir autre chose que le mouvement, le mouvement est leur ultime perfection, et je dis que pour de tels corps il y a plus de perfection à être en mouvement qu'à rester immobiles, et ce serait le cas des corps célestes.

[V-5. Il y aurait économie si on parlait de choses comparables, mais comme plus une chose est dense, plus elle est difficile à bouger, l'économie réside dans le repos de la terre, élément le plus dense]

Quant à l'argument [II-5] selon lequel il est plus facile de mettre en mouvement un petit corps qu'un grand, on peut dire que c'est vrai si toutes choses sont égales par ailleurs. Mais il n'en est pas ainsi du fait que les corps graves terrestres n'ont pas l'aptitude au mouvement. D'où la vérité manifeste que nous mettons en mouvement plus facilement l'eau que la terre et qu'il est encore plus facile de mettre l'air en mouvement, c'est ainsi qu'en remontant, les corps célestes sont par nature le plus facilement mobiles.