ORESME

LE LIVRE DU CIEL ET DU MONDE

(extraits du Livre II ch.25)

 

 N.B. : Les figures et les notes ne sont pas reprises sur cette édition web. On se reportera à la publication:
in Terres médiévales, sous la direction de Bernard Ribémont (Klincksieck, Paris, 1993) pp. 315-333

[Traduit de l'ancien français par Lassalle et Souffrin. Les textes entre crochets droits [ ] sont des commentaires ou des résumés dus aux traducteurs]

... Mais, sous toute réserve, il me semble que l'on pourrait bien soutenir et illustrer la dernière opinion, à savoir que la terre est mue d'un mouvement journalier et le ciel non.

Et je veux établir que l'on ne pourrait montrer le contraire par aucune expérience, ni par le raisonnement, et j'apporterai à ceci [c-à-d en faveur du mouvement journalier de la terre] des raisons.

[A.1. LES PREUVES DE L'IMMOBILITE DE LA TERRE PAR EXPERIENCES]

[A.1.1. On voit bien les astres se lever et disparaître.]

Sur le premier point, il y a une expérience : c'est que nous voyons par notre sens visuel le soleil, la lune et plusieurs étoiles jour après jour se lever et disparaître, et certaines étoiles tourner autour du pôle nord.

Or cela ne pourrait se produire que par le mouvement du ciel, comme on l'a montré chapitre XVI. Donc le ciel est mû d'un mouvement journalier.

[A.1.2.Si la terre était en mouvement, on devrait sentir un vent d'Est]

Il y a une autre expérience : c'est que, si la terre est mue de cette manière, elle fait un tour complet en un jour de la nature. Donc les arbres, les maisons et nous-mêmes sommes mus vers l'Orient très rapidement : aussi semblerait-il que l'air et le vent dussent venir toujours très fort de l'Orient et bruire exactement comme ils font contre une flèche d'arbalète mais beaucoup plus fort ; or c'est le contraire que manifeste l'expérience.

 

[A.1.3. et une flèche tirée verticalement devrait tomber à l'Ouest (comme le dit Ptolémée).]

Une troisième expérience, c'est celle que donne Ptolémée : si l'on était sur une nef mue très rapidement vers l'Orient et que l'on tirât une flèche tout droit en l'air, elle ne tomberait pas sur la nef mais bien loin d'elle vers l'Occident. Semblablement, si la terre est mue très rapidement dans sa rotation d'Occident en Orient, à supposer qu'on lançât une pierre à la verticale en l'air, elle ne tomberait pas à l'endroit d'où elle est partie mais bien loin vers l'Occident ; et c'est en fait le contraire qui est manifeste.

Il me semble que, par ce que je dirai sur ces expériences, on pourrait répondre sur toutes autres expériences qui seraient proposées sur ce sujet.

[A.2. LES REPONSES A CES "PREUVES PAR EXPERIENCES"]

Donc je pose premièrement que tout le système des corps, toute la masse de tous les corps du monde, est divisée en deux parties : l'une est le ciel avec la sphère du feu et la région supérieure de l'air, et toute cette partie, selon Aristote dans le premier livre des Météores, est mue d'un mouvement journalier ; l'autre partie est tout le reste, à savoir les régions moyennes et basses de l'air, l'eau, la terre et les corps mixtes : selon Aristote, toute cette partie est immobile, dépourvue de mouvement journalier.

[A.2.1. On ne peut constater que le mouvement relatif de deux corps, donc l'argument A.1.1 n'est pas valable.]

De plus, je suppose, le mouvement d'un lieu à un autre ne peut être constaté avec évidence que dans la mesure où l'on constate qu'un corps se situe différemment par rapport à un autre corps. Ainsi, quand un homme est sur un bateau appelé A qui se meut sans à-coup notable, rapidement ou lentement, et que cet homme ne voit rien d'autre qu'un autre bateau appelé B qui se meut tout à fait exactement de la même façon que A, je dis qu'il semblera à cet homme que ni l'un ni l'autre de ces bateaux ne se meut. Si A est fixe et que B est en mouvement, il lui apparaît avec évidence que B est en mouvement ; si A est en mouvement et que B est fixe, il lui apparaît aussi que A est fixe et que B est en mouvement. De même, si A était fixe pendant une heure et que B fût en mouvement, et si dans l'heure immédiatement consécutive, à l'inverse A était en mouvement et que B fût fixe, cet homme ne pourrait constater ce changement, cette variation, mais il lui semblerait que B fût en mouvement continu : voilà qui ressort de l'expérience. La cause en est que ces deux corps A et B ont continuellement relativité de regard l'un par rapport à l'autre, tout à fait de la même manière quand A est en mouvement et que B est fixe ou quand à l'inverse B est en mouvement et A est fixe. Il est établi au livre IV de La Perspective de Witelo que l'on ne constate un mouvement que dans la mesure où l'on constate qu'un corps se comporte d'une autre manière au regard d'un autre.

Je dis donc que si des deux parties du monde susdites celle d'en haut était mue aujourd'hui d'un mouvement journalier comme elle le fait et celle d'en bas non, et que demain ce fût au contraire celle d'ici-bas qui fût en mouvement journalier, et l'autre, c'est-à-dire le ciel étoilé, non, nous ne pourrions en rien constater cette mutation mais que tout semblerait être d'une même façon aujourd'hui et demain à ce sujet. Il nous semblerait continuellement que la partie où nous sommes fût fixe et que l'autre fût toujours en mouvement, comme il apparaît à un homme sur un bateau en mouvement, que les arbres à l'extérieur sont en mouvement. De la même façon, si un homme était au ciel, une fois admis qu'il fût en mouvement journalier, et si cet homme qui est entraîné avec le ciel voyait clairement la terre et distinctement les monts, vaux, fleuves, villes et châteaux, il lui apparaitrait que la terre serait mue d'un mouvement journalier, comme il nous apparait que ce soit le cas du ciel à nous qui sommes sur terre. Semblablement, si la terre était mue d'un mouvement journalier et le ciel non, il nous semblerait qu'elle fût fixe et le ciel en mouvement ; toute personne qui a bon entendement peut facilement imaginer cela. Par là se manifeste clairement la réponse à la première expérience, car l'on dirait que le soleil et les étoiles paraissent alors se coucher, se lever, et le ciel tourner, à cause du mouvement de la terre et des éléments parmi lesquels nous nous trouvons.

[A.2.2. L'air et l'eau participent du mouvement de la terre, comme l'air d'une cabine dans un bateau, donc A.2.1 n'est pas valable.]

La réponse à la seconde expérience est, semble-t-il, que, selon cette interprétation, la terre n'est pas seule à avoir un tel mouvement, mais avec elle l'eau et l'air comme on l'a dit, quoique l'eau et l'air d'ici-bas aient un mouvement différent sous l'effet des vents ou d'autres causes. C'est la même chose que s'il y avait de l'air enclos dans un bateau : il semblerait à celui qui serait dans cet air-là que cet air ne fût pas en mouvement.

[A.2.3. L'objection A.1.3. est la plus difficile à réfuter. Le mouvement d'un corps lancé d'un mobile est composé, ce qui ne permet pas de mettre en évidence la vitesse du lanceur en observant le corps lancé si on accompagne le lanceur dans son mouvement.]

A la troisième expérience qui apparaît comme la plus nette, celle de la flèche ou de la pierre lancée vers le haut, etc., on pourrait dire que la flèche entraînée vers le haut, par ce jet, est mue très rapidement vers l'Est avec l'air au sein duquel elle passe ainsi qu'avec toute la masse de la partie inférieure du monde définie précédemment et qui est mue d'un mouvement journalier ; c'est pourquoi la flèche retombe au lieu de la terre dont elle était partie.

Chose qui se manifeste comme possible par comparaison, car si un homme était sur un bateau en mouvement très rapide vers l'Est sans qu'il se rendît compte de ce mouvement, et qu'il abaissât sa main en décrivant une ligne droite le long du mât du bateau, il lui semblerait que sa main n'eût qu'un mouvement rectiligne ; ainsi, selon l'opinion en question, nous semble-t-il qu'il en est de la flèche qui descend ou monte verticalement vers le bas ou vers le haut. De même sur la nef qui a un mouvement tel qu'il est dit, il peut y avoir mouvements en long, de côté, vers le haut, vers le bas et de toutes manières, et qui semblent se produire exactement comme si la nef était fixe. Voilà pourquoi, si un homme sur cette nef allait vers l'Ouest moins rapidement qu'elle ne va vers l'Est, il lui apparaîtrait qu'il approchât de l'Ouest alors qu'il approche de l'Est ; semblablement, dans le cas ci-dessus posé, tous les mouvements apparaitraient comme étant tels que si la terre était fixe. De plus, pour éclairer la réponse à la troisième expérience après cet exemple artificiel, j'en veux présenter un autre, naturel, qui est véridique d'après Aristote ; et je pose qu'il y ait dans la partie supérieure de l'air une zone de feu pur appelé A qui soit très léger au point qu'il monte au plus haut, jusqu'au lieu appelé B près de la surface concave du ciel. Je dis que de la même façon qu'il en serait pour la flèche dans le cas ci-dessus posé, il faut dans celui-ci que le mouvement de A soit composé d'un mouvement rectiligne et, pour partie, d'un mouvement circulaire, car la région de l'air et celle de la sphère du feu par lesquelles A est passé sont mues, selon Aristote, d'un mouvement circulaire.

 

Si elles n'étaient ainsi mues, A monterait tout droit verticalement selon la ligne AB ; mais du fait que par un mouvement journalier circulaire B est en même temps transporté en un endroit C , il est manifeste que A dans sa montée décrit la ligne AC et que le mouvement de A est composé d'un mouvement rectiligne et d'un mouvement circulaire. Dans ces conditions le mouvement de la flèche serait comme on a dit ; or d'une telle composition ou d'un tel mélange de mouvements, il a été traité au Livre I, ch. 3.

Je conclus donc que l'on ne pourrait par aucune expérience montrer que le ciel fût en mouvement journalier et que la terre n'eût pas un tel mouvement.

[B.1. ARGUMENTS EN FAVEUR DE L'IMMOBILITE DE LA TERRE]

Quant au second point, à savoir si cela pouvait être démontré par des raisons, il me semble que ce serait par celles qui suivent, auxquelles je répondrai de telle manière que l'on pourrait ainsi répondre à toutes autres touchant ce point.

[B.1.1. La terre est un corps simple. Elle ne peut avoir qu'un seul mouvement simple. C'est la chute verticale.]

Premièrement, tout corps simple a un seul mouvement, et simple : la terre est un élément simple qui a, selon ses parties, un mouvement naturel rectiligne dans le sens de la descente. Elle ne peut donc avoir d'autre mouvement, et tout cela est manifeste par le ch. 4, Livre I.

[B.1.2. Une rotation ne peut être que violente, donc non perpétuelle.]

De plus, un mouvement circulaire n'est pas naturel à la terre car elle en a un autre, comme il a été dit ; et s'il lui est violent, il ne pourrait être perpétuel, selon ce qui est manifeste en plusieurs points du Livre I.

[B.1.3. Selon Averroès, il n'y a mouvement que par référence à un corps au repos.]

De plus, tout mouvement local est tel en rapport avec un corps qui est fixé, selon ce que dit Averroès, ch. 8, et de là il conclut qu'il faut nécessairement que la terre soit fixe au milieu du ciel.

[B.1.4. Tout mouvement est produit par quelque force motrice, et la pesanteur ne peut faire tourner la terre. S'il y avait une autre force extérieure, le mouvement serait violent donc non perpétuel.]

De plus, tout mouvement est produit par quelque force motrice <vertu motive> comme il ressort des livres VII et VIII de la Physique, et la terre ne pourrait être mue circulairement par sa pesanteur ; et, si elle était mue de cette façon par une force extérieure à elle, ce mouvement serait violent et non perpétuel.

[B.1.5. Toute l'Astronomie, qui implique ce mouvement, serait fausse.]

Au surplus, si le ciel n'était mû d'un mouvement journalier, toute l'astronomie <astrologie> serait fausse ainsi qu'une grande partie de la science de la nature où l'on suppose partout ce mouvement dans le ciel.

[B.1.6. Ce qu'en dit l'Ecriture.]

De plus cela semble s'opposer à la Sainte Ecriture, qui dit : "Le soleil se lève, se couche, et retourne à sa place et là, renaissant, il tourne par le sud et vire au nord inspectant l'univers ; l'esprit mène sa route circulairement et revient sur ses propres cercles".

Et il est écrit, à propos de la terre, que Dieu la fit immobile : "Et en effet, il fixa le disque de la terre, qui ne se déplacera pas".

De plus, l'Ecriture dit que le soleil s'arrêta au temps de Josué et qu'au temps du roi Ezéchias il fit marche arrière ; or si la terre avait eu le mouvement qu'on a dit et le ciel non, un tel arrêt eût compliqué un mouvement en arrière, et le mouvement en arrière en question aurait été plutôt un arrêt. Et cela est contraire à ce que dit l'Ecriture.

 

[B.2. LES REPONSES A CES ARGUMENTS]

[B.2.1. Il faut distinguer le corps dans sa totalité et ses parties lorsqu'on parle de mouvement de corps simples. On peut interpréter Aristote dans ce sens, et dire :

- la terre en ses parties entraîne un mouvement naturel vertical

- la terre en sa totalité entraîne un mouvement naturel circulaire.]

Au premier argument dans lequel il est dit que tout corps simple a un seul mouvement et simple, je dis que la terre qui est corps simple en soi dans sa totalité n'a, selon Aristote, aucun mouvement, ainsi qu'il ressort du chapitre XXII. Si l'on comprenait qu'il veut dire que ce corps-là a un seul mouvement et simple, non pas en soi dans sa totalité mais selon ses parties et seulement quand elles sont hors de leur lieu, contre cela on a apporté l'exemple de l'air qui descend dans la région du feu et monte dans la région de l'eau ; or ce sont deux mouvements simples. Pour cette raison on pourrait dire beaucoup plus raisonnablement que chaque corps simple ou élément du monde, excepté éventuellement le ciel qui nous domine, est en son lieu mû naturellement d'un mouvement circulaire. Si une partie d'un tel corps est hors de son lieu et de son tout, elle y retourne le plus directement qu'il lui soit possible ; ainsi en serait-il d'une partie du ciel si elle était hors du ciel. Il n'est pas incohérent qu'un corps simple, en vertu de sa totalité ait un mouvement simple en son lieu, et un autre mouvement en vertu de ses parties quand elles reviennent en leur lieu ; il convient d'accorder une telle chose selon Aristote, comme je vais dire ci-après.

[B.2.2. Un mouvement circulaire peut être naturel et perpétuel, c'est le cas de la sphère du feu, prise dans sa totalité, selon Aristote. Donc ce peut être vrai de la terre.]

Deuxièmement je dis que ce mouvement est naturel à la terre etc... tout entière et en son lieu mais que néanmoins elle a un autre mouvement naturel selon ses parties quand elles sont hors de leur lieu naturel, et c'est un mouvement vertical vers le bas. Selon Aristote, il convient d'accorder semblable chose à l'élément du feu qui est en mouvement naturel vers le haut selon ses parties quand elles sont hors de leur lieu. Avec cela, selon Aristote, tout cet élément, en sa sphère et en son lieu est mû perpétuellement d'un mouvement journalier, ce qui ne pourrait se faire si ce mouvement était violent. Selon cette opinion ce n'est pas le feu qui est ainsi mû, mais la terre.

[B.2.3. Le corps au repos n'est pas nécessaire à l'existence du mouvement, mais seulement à sa perception. Il n'y a donc pas de corps au repos par nécessité.]

Troisièmement, quand il est dit que tout mouvement implique un corps en repos, je dis que non sauf pour qu'un tel mouvement puisse être perçu ; encore suffirait-il que cet autre corps-là se mû autrement, mais le mouvement ne requiert pas un autre corps pour exister, comme il a été démontré au chapitre VIII. Car, supposé que le ciel soit mû d'un mouvement journalier, supposé que la terre soit mue de la même façon ou d'un mouvement contraire, ou que, en imagination, elle fût supprimée, le mouvement du ciel ne cesserait pas pour autant, n'en serait ni plus rapide ni plus lent, car l'intelligence qui le meut et le corps qui est mû n'en seraient pas pour autant disposés différemment. D'autre part, supposé qu'un mouvement circulaire requît un autre corps en repos, il n'est pas nécessaire que ce corps soit au milieu du corps ainsi mû, car au milieu de la meule d'un moulin ou d'une chose semblable en mouvement, rien n'est en repos qu'un simple point mathématique qui n'est pas un corps, ni non plus au milieu du mouvement de l'étoile qui est près du pôle Nord. Donc on pourrait dire que le ciel au-dessus de nous est en repos ou est mû autrement que les autres corps puisqu'il [le ciel] est nécessaire à l'existence ou à la perception des autres mouvements.

[B.2.4. On peut dire de la sphère du feu qu'elle est mue par sa nature et par sa forme. On peut bien dire de même de la terre.]

Quatrièmement on pourrait dire que la force <vertu> qui mettrait ainsi cette partie basse du monde en mouvement circulaire, c'est sa nature, sa forme, et c'est cela même qui ramène la terre à sa place quand elle en est sortie, soit de la même façon que le fer est en mouvement vers l'aimant. D'autre part je demande à Aristote quelle force anime le feu en sa sphère de mouvement journalier, car on ne peut pas dire que le ciel le tire ainsi ou le ravisse par violence, aussi bien parce que ce mouvement est perpétuel que parce que la surface concave du ciel est très polie, comme il a été dit ch. XI, et voilà pourquoi elle passe sur le feu sans nul à-coups, sans frotter, sans tirer ni pousser, comme on a dit ch. XVIII. Il convient donc de dire que le feu est ainsi mû circulairement par sa nature, sa forme ou par quelque intelligence ou influence du ciel. Et peut s'exprimer de la même façon au sujet de la terre celui qui pose qu'elle est animée d'un mouvement journalier et le feu non.

[B.2.5. L'Astronomie ne serait pas fausse car il n'y est question que de positions et de mouvements relatifs, sauf en ce qui concerne la question de la réalité du mouvement quotidien. Cela est reconnu par Aristote.]

Cinquièmement, là où il est dit que si le ciel ne décrivait pas un circuit jour après jour, toute l'astronomie <astrologie> serait fausse, etc..., je dis que non car toutes images, toutes conjonctions, oppositions, constellations, figures et influences célestes seraient entièrement comme elles sont, comme il ressort d'évidence par ce qui a été dit dans la réponse sur la première expérience, et les tables des mouvements et tous autres livres seraient aussi vrais qu'ils sont, sauf que du mouvement quotidien on dirait qu'il est du ciel selon l'apparence et de la terre en réalité, et il ne s'ensuit pas d'autre effet d'une manière plus que de l'autre. Et s'accorde à cette vue ce que pose Aristote au ch. XVI du fait que le soleil nous apparaît comme tournant et les autres étoiles scintillant ou clignotant, car il dit que si la chose que l'on voit est en mouvement ou si c'est la vision qui est en mouvement, cela ne fait pas de différence, et l'on dirait à ce sujet que notre vision est mue de mouvement quotidien.

[B.2.6. Pour ce qui est de l'Ecriture, elle ne doit pas être prise à la lettre car elle se conforme à la manière commune de parler.]

Sixièmement, à propos de la Sainte Ecriture qui dit que le soleil tourne etc..., l'on pourrait dire qu'elle se conforme sur ce point à la manière commune de parler des hommes, comme elle procède en plusieurs endroits ; ainsi est-il écrit que Dieu se repentit, se mit en colère, s'apaisa, et autres choses qui ne sont pas du tout à prendre littéralement. Et même, près de notre sujet lisons-nous que Dieu couvre le ciel de nues "Lui qui couvre le ciel de nues" cependant, en vérité, c'est le ciel qui couvre les nues ! On pourrait dire alors que le ciel est en apparence mû d'un mouvement quotidien et non la terre ; et selon la vérité, c'est le contraire. Et de la terre, on pourrait dire qu'elle ne se déplace pas de son lieu en vérité et qu'elle ne se déplace pas dans son lieu en apparence, mais bien en vérité.

Septièmement, presque semblablement, l'on pourrait dire qu'au temps de Josué, le soleil s'arrêta et qu'au temps d'Ezéchias, il revint en arrière, tout cela selon l'apparence, mais en vérité la terre s'arrêta au temps de Josué, avança ou hâta son mouvement au temps d'Ezéchias, et il n'y aurait pas eu de différence quant à l'effet qui s'ensuivit. Or cette vue me semble plus raisonnable que l'autre, comme il sera démontré par la suite.

[C. RAISONS ET ARGUMENTS EN FAVEUR DU MOUVEMENT DE LA TERRE.]

Quant au troisième point, je veux énoncer des arguments ou des raisons selon lesquelles il apparaitrait que la terre eût un mouvement tel qu'il est dit.

[C.1. Ce qui a besoin d'autre chose se dispose de façon à en "profiter": ainsi les éléments sont en mouvement vers leur lieu, et non pas les lieux vers les éléments ; de même ce n'est pas le feu qui tourne autour de la dinde à rôtir. Ainsi de la terre et des éléments d'ici bas.]

Premièrement, c'est que toute chose qui a besoin d'une autre chose doit être disposée à recevoir le bien qu'elle tire de l'autre par son mouvement à elle qui reçoit ; et sur ce point nous voyons que chaque élément est en mouvement vers le lieu naturel où il trouve sa permanence, et il va vers son lieu mais son lieu ne vient pas vers lui. Donc la terre et les éléments d'ici bas qui ont besoin de la chaleur et de l'influence du ciel tout alentour doivent être disposés par leur mouvement à recevoir ce profit correctement, comme, pour user d'un langage familier, la chose qui est rôtie au feu reçoit autour d'elle la chaleur du feu parce qu'elle est tournée et non pas parce que le feu serait tourné autour d'elle.

[C.2. Si la terre est fixe, le mouvement diurne et le mouvement sidéral (des planètes et du soleil) seraient en sens opposés. Ce qui semble choquant, et disparaît si on admet la rotation de la terre.]

De plus, à moins qu'expérience ou raisonnement montrent le contraire, comme on dit, il est bien plus raisonnable que tous les mouvements principaux des corps simples du monde soient, marchent ou avancent, tous d'une seule et unique progression ou d'une seule et unique manière. Or il ne pourrait se faire, selon scientifiques <philosophes> et astronomes <astrologiens>, que tous allassent d'Orient en Occident [car si le mouvement diurne du ciel est d'Orient en Occident, alors le mouvement annuel (sidéral) est d'Occident en Orient] ; mais si la terre a le mouvement qu'on dit, tous avancent par une [même] route d'Occident en Orient, c'est-à-dire la terre faisant sa révolution en un jour naturel sur les pôles de ce mouvement, et les corps du ciel sur les pôles du zodiaque, la lune en un mois, le soleil en un an, Mars en deux ans environ, et ainsi des autres. Il ne convient pas de disposer au ciel d'autres pôles fondamentaux, ni de deux formes de mouvement un d'Orient en Occident et les autres à l'inverse sur d'autres pôles, ce qu'il conviendrait nécessairement de disposer si le ciel était mû d'un mouvement journalier.

[C.3. Seul le mouvement de la terre place le ciel et la partie habitable de la terre à droite dans le cosmos, ce qui convient à leur noblesse.]

De plus de cette manière, mais pas autrement, le pôle arctique serait le dessus du monde en quelque lieu que ce pôle fût, et l'Occident serait la droite en se fondant sur la représentation <ymaginacion> que suppose Aristote ch. V. [selon laquelle la droite ou la gauche sur une sphère est déterminée par la direction dont vient le mouvement, i. e. est "à droite" un corps en mouvement qui "vient de droite"].

Alors la partie habitable de la terre et précisément celle où nous sommes serait le dessus et la droite du monde à la fois au point de vue céleste et au point de vue terrestre car tout mouvement de tels corps avancerait de l'Occident comme on l'a dit. Certes, il est bien raisonnable que l'habitat humain soit dans le lieu le plus noble qui soit sur la terre ; et si le ciel est mû d'un mouvement journalier, c'est tout le contraire qui est la vérité, selon ce qui apparait d'évidence chez Aristote ch. VII.

[C.4. Quoi qu'en dise Averroès, le repos est plus noble que le mouvement ... et une chose est d'autant plus noble qu'elle est moins en mouvement. Avec la terre en rotation on a un système où la terre, l'élément le plus vil, a le plus rapide mouvement, et les corps de plus en plus élevés vont de moins en moins vite, jusqu'au ciel étoilé qui est au repos ou bien fait une révolution en 36 000 ans (un degré en 100 ans).]

De plus, bien qu'Averroès dise au ch. XXII que le mouvement est plus noble que le repos, le contraire est évident car même selon Aristote en ce ch. XXII, la plus noble chose qui soit et qui puisse être est en sa perfection sans mouvement ; et c'est Dieu.

De plus le repos est la finalité du mouvement ; c'est pourquoi, selon Aristote, les corps d'ici-bas sont en mouvement vers leur lieu naturel afin d'y être en repos. Au surplus - et c'est le signe que le repos vaut mieux -, nous prions pour les morts afin que Dieu leur donne le repos : Requiem aeternam, etc. Donc reposer ou être moins en mouvement est mieux et une plus noble situation que d'être en mouvement ou d'être plus en mouvement et plus loin du repos. Il apparaît alors avec évidence que l'affirmation ci-dessus émise est très raisonnable, car l'on pourrait dire que la terre, qui est l'élément le plus vil, et les éléments d'ici-bas, font leur révolution très rapidement, l'air supérieur et le feu moins rapidement, comme c'est évident à l'occasion dans les comètes ; la lune et son ciel encore plus lentement puisqu'elle fait en un mois ce que la terre fait en un jour naturel. Et ainsi, en progressant toujours, les parties les plus hautes du ciel font leur révolution plus lentement bien que de façon analogue et le procès est le même que dans le ciel des étoiles fixes qui est totalement en repos ou fait sa révolution très lentement, selon certains en 36 000 ans, soit un degré en cent ans

[C.5. De cette façon, par la simplification des mouvements qui résulte de l'hypothèse, on répond très facilement aux difficultés soulevées par la complexité des orbites les plus proches de la sphère des fixes (i.e. du premier moteur).]

De plus, de cette façon et pas d'une autre, peut être facilement résolue la question que pose Aristote au ch. XXI, avec peu de chose à ajouter. Et il ne convient pas de poser tant de degrés entre les choses ni de telles difficultés et obscurités qu'en indique Aristote en sa réponse, au XXIIème chapitre.

[C.6. Il semble raisonnable que les corps les plus éloignés du centre et plus grands fassent leur révolution en des temps plus grands. Sinon, il en résulterait des vitesses (linéaires) excessives. Si c'est la terre qui tourne en vingt-quatre heures, les périodes de révolution sont en relation avec les distances au centre bien que ce ne soit pas proportionnellement. Et de plus la Grande Ourse est bien tirée par les boeufs.]

De plus, c'est chose très raisonnable que les corps qui sont plus grands, ou qui sont plus loin du centre, fassent leur circuit ou leur révolution en plus de temps que ceux qui sont plus près du centre ; car, s'ils les faisaient en temps égal ou moindre, leurs mouvements seraient rapides à l'excès. L'on pourrait donc dire que la nature compense, et a disposé que les révolutions des corps qui sont plus loin du centre s'effectuent en un temps plus long. C'est pourquoi la partie supérieure des cieux qui sont en mouvement fait son circuit ou sa révolution en un temps très long, quoiqu'elle soit en mouvement très rapide vu la longueur de son circuit. Mais la terre qui fait un très petit circuit l'a fait tout aussitôt par son mouvement quotidien, et les autres corps moyens entre le plus haut et le plus bas font leur révolution moyennement, bien que ce ne soit pas de manière proportionnelle. De cette manière, une constellation dirigée vers le Nord, soit la Grande Ourse que nous appelons le chariot, ne va pas à reculons chariot devant les boeufs comme elle irait à supposer que le mouvement fût quotidien, mais va dans le bon ordre.

[C.7. Il est inutile de faire de façon complexe ce qui peut être fait simplement, et ni la nature ni Dieu ne font rien inutilement, selon Aristote. Et le mouvement quotidien du Ciel correspond à des mouvements plus compliqués et excessifs.]

Ajoutons à ceci que, selon les philosophes, c'est inutilement qu'est fait par plusieurs ou par de grandes opérations ce qui pourrait être fait par moins d'opérations ou de plus petites. Aristote dit en I.8 que Dieu et la nature ne font rien inutilement. Or il se produit que si le ciel est mû d'un mouvement quotidien, il y a nécessairement dans les corps principaux du monde et dans le ciel deux formes de mouvements en somme contraires, l'un d'Orient en Occident et les autres e converso, comme on a l'habitude de dire. Et il faut aussi admettre une rapidité excessivement grande, car si l'on mesure bien et que l'on considère la hauteur ou distance du ciel, sa grandeur et celle de son circuit - si un tel circuit est décrit en un jour -, on ne pourrait imaginer ni mesurer combien la rapidité du ciel est merveilleusement et excessivement grande, et également comme elle est impossible à concevoir et à estimer.

[C.8. Si donc la terre est immobile, Dieu a créé inutilement des mouvements compliqués et d'ampleur excessive. Ce qui ne convient pas.]

Donc, puisque tous les effets que nous voyons peuvent être réalisés et toutes les évidences respectées pour mettre à la place de cela une petite opération, à savoir le mouvement quotidien de la terre qui est très petite en comparaison du ciel, sans multiplier en grand nombre des opérations si diverses et si outrageusement grandes, il s'ensuit que Dieu et la nature les auraient inutilement conçues et mises en place ; et cela n'est pas convenable, comme on a dit.

[C.9. Si le ciel a un mouvement diurne, on est conduit à supposer une neuvième sphère "invisible et sans étoile" mue de ce seul mouvement. Cela ne convient pas.]

De plus, à supposer que tout le ciel soit mû d'un mouvement quotidien et qu'en même temps la huitième sphère soit mue d'un autre mouvement comme l'admettent les astronomes, il convient selon eux d'admettre une neuvième sphère qui n'est mue que d'un mouvement quotidien. Mais à supposer que la terre soit mue comme il a été dit, le huitième ciel est mû d'un mouvement lent et unique ; de cette façon il ne convient pas d'imaginer ni de s'imaginer une neuvième sphère dans la nature, invisible et sans étoiles, car Dieu et la nature auraient créé pour rien une telle sphère quand par un autre moyen toutes choses peuvent être telles qu'elles sont.

[C.10 Quand Dieu fait un miracle, il le fait avec le minimum de changement possible. Or il est plus facile d'arrêter la seule terre que tous les cieux. Donc il semble plus plausible que le mouvement diurne soit un mouvement de la terre.]

De plus, quand Dieu fait un miracle, l'on doit supposer et soutenir qu'il le fait sans changer le cours commun de la nature sauf dans la moindre mesure éventuelle. Donc, si l'on pouvait sauver l'idée que Dieu prolongea le jour au temps de Josué n'en arrêtant que le mouvement de la terre, ou de la région qui est très petite et comme un point en comparaison du ciel, sans vouloir que tout le monde ensemble sauf ce petit point eût été mis hors de son cours commun et de son ordonnance, et également des corps tels que les corps du ciel, c'est beaucoup plus raisonnable. L'idée pourrait être ainsi sauvée, comme il ressort de la réponse à la septième objection qui fût faite contre cette opinion. On pourrait s'exprimer semblablement à propos de la rétrogradation du soleil au temps d'Ezéchias.

[CONCLUSION]

Il en résulte qu'on ne peut montrer par aucune expérience que le ciel soit mû d'un mouvement quotidien, car de toute façon, qu'on suppose qu'il soit en un tel mouvement et pas la terre, ou la terre et pas le ciel, si un il était au ciel et qu'il vit clairement la terre, elle semblerait en mouvement ; et si l'il était sur la terre, le ciel semblerait en mouvement. Et la vision n'est pas trompée en cela, car elle ne voit ou ne sent rien sauf qu'il y a mouvement. Mais que le mouvement soit celui de tel corps ou celui de tel autre, il en est jugé par le sentiment intérieur, comme il [Witelo] affirme dans sa Perspective, et ce sentiment est souvent trompé comme il a été dit ci-dessus de l'homme qui est sur le bateau en mouvement. On a montré ensuite qu'on ne pourrait donner des raisons concluantes d'un tel mouvement du ciel. Troisièmement, on a présenté des raisons en faveur de la thèse contraire, qu'il n'a pas un tel mouvement. Cependant, tout le monde soutient, et je le crois, qu'il a un tel mouvement et que la terre n'en a point : Dieu a en effet fixé le globe terrestre, qui ne bougera pas, nonobstant les raisons du contraire, car ce sont des arguments qui ne concluent pas de façon évidente. Mais à considérer tout ce que l'on dit, on pourrait donc croire que la terre a un tel mouvement et le ciel n'en a point. La thèse contraire n'est pas évidente et de toute manière, à première vue, elle semble aller contre la raison naturelle autant ou plus que les articles de notre foi dans leur ensemble, ou que plusieurs d'entre eux. Dans ces conditions, ce que j'ai dit par fantaisie à ce sujet, peut servir à confondre et à contester ceux qui voudraient s'insurger contre notre foi par le raisonnement.